L’éducation dans un lieux d’attente

Lundi 8 octobre

Aujourd’hui et hier j’ai vécu des journées intenses dans le camp. Sûrement les plus riches en termes d’implication et de compréhension des enjeux, liés à l’éducation des enfants jusqu’à maintenant.  

Comme j’ai déjà anticipée, je suis en charge de la crèche, je passe donc ma matinée et une partie de l’après-midi avec les enfants de 2 à 5 ans. Mais hier Hugo, le volontaire espagnol est parti plus tôt que prévu car il a trouvé un super boulot à Barcelone. Il m’a donc proposé de m’occuper d’une de ses mission : les inscriptions des enfants à l’école grecque! Cela n’est pas une tâche simple, même s’il y a aujourd’hui une personne détachée du Ministère de l’Éducation et un superviseur de l’Académie de Chalkida qui s’en occupe également. Le processus est en différentes étapes : informer les parents de la possibilité (obligation) d’envoyer leur enfants à l’école grecque (pour les 6 – 18 ans) . Les inviter dans une caravane pour procéder à la prise des données : nom, prénom, numéro de l’ISO Box, date de naissance, langue parlée, années déjà passées à l’école, vaccinations faites et informations supplémentaires sur l’état de santé de l’enfant. La récolte de ces informations n’est pas évidente : souvent les papiers que les autorités ont délivrés aux résidents du camp ont des fautes ou des informations qui manquent. A l’aide de traducteurs d’arabe ou de kurde on arrive à remplir les nombreuses cases par chaque famille, et on remarque que les enfants n’ont souvent pas fréquentés trop l’école avant, sûrement pour des raisons dues au voyage et à la culture différente (pour les gypsys kurdes par exemple). L’étape suivante est celle de répartir les enfants dans les différentes écoles de la ville qui peuvent les accueillir : avec quel critère? C’était justement l’objectif de la réunion d’hier à laquelle j’ai participée, enthousiaste :  pas facile, mais excitant, faire coopérer 5 cerveaux d’une éducatrice italienne, une enseignante grecque, un chercheur syrien, un sociologue espagnol et un étudiant saoudien. Tous influencés par leur culture mais aussi par l’expérience et les croyances propres à chacun.e. Dans l’échange, pas structuré comme le “Latitudes style” mais quand même bienveillant, plusieures questions intéressantes ont émergées : combien d’enfant réfugiés faut-il mettre par classe, afin qu’ils ne se sentent pas isolées mais qu’en même temps puissent bien se mélanger? C’est mieux de répartir les frères et soeurs, amis et langues parlées ou l’effet de groupe pourra les rassurer?

Le superviseur des écoles nous a envoyé une demande : faire attention dans la répartition des religions et des “races”. Qu’est-ce que cela veut dire? Du moment que tous les pays des réfugiés accueillis sont musulmans … mais surtout … comment est-il possible qu’on parle encore de races? C’est moi qui ai souligné la question devant tout le monde, et pour ma plus grande surprise ça a été un étonnement pour les gens présents et également pour mes colocs, une fois l’épisode raconté à la maison. La plupart des anthropologues défend le fait que le concept de race n’existe pas, et par exemple dans la langue française ce terme ne peut plus être utilisé. C’est mieux d’utiliser les termes “éthnies” ou “population” que “race”, j’ai suggéré. George, le chercheur syrien résidant en UK depuis 6 ans, nous explique que pour les résidents du camp il ne faut pas s’alarmer car les différences sont minimes : les kurdes parlent tous arabe aussi, ils ont tous la même religion et le même aspect physique. Seuls les “gypsys” (Qurbāṭ ) , arrivés depuis peu dans le camp peuvent être plus facilement discriminés et cela arrive déjà dans ma classe de 4-5 ans.

Par contre, ce qui nous a paru important à prendre en compte ont été les années passées à l’école : le plus gros travail de la part des enseignantes sera de travailler sur le comportement des enfants à l’école. Les imaginer assis sur un banc de salle de classe et interagir avec des enfants grecs du même âge me paraît aujourd’hui très difficile. Les enfants qui vivent dans le camp ont une relation à l’autorité, à l’autre, à la violence, à l’écoute, à l’autonomie et à la concentration très différente à celle à laquelle j’ai été personnellement habituée, par exemple. Et je n’ai aucune idée de combien de temps va prendre la compréhension et l’assimilation de tous ces nouveaux codes. En plus, dans ce contexte il faut que l’on soit conscientes de la présence d’enfants “traumatisés” (terme latin qui signifie “subir un trou”) par leurs expériences passées ou présentes, et adapter notre comportement (ne pas forcer la main, les observer, ne pas obliger à faire quelque chose, limiter le contact physique).

Ce qui est sûr, c’est que le travail que Giota, la responsable de la crèche du camp, est essentiel : elle travaille essentiellement sur le comportement des enfants en utilisant une pédagogie assez rigide. Au début, encore “sous l’effet de Latitudes” , cela me semblait trop limitante pour la créativité et la sérénité des enfants. Mais après une semaine avec eux, suite à la lecture du document “Early childhood development- basic training” del ECIP (Early Care Interaction Program) et à la rencontre avec Giota, cet après-midi le travail effectué me paraît vital surtout dans une volonté de préparer l’enfant à l’école et en général aux codes de comportement auxquels les autres enfants ont été habitués. Est-il nécessaire de les habituer si jeunes aux codes?  N’est-ce pas une reproduction des schémas sociaux contre lequel je me bats? Ce sont des questions que bien sur je me pose… pour cela j’ai préféré prendre un peu de recul quant à ma vision par rapport aux premiers jours, et peut-être mon idée changera encore. Mais le but de Giota est aussi celui de permettre aux petits de se connaître mieux : apprendre à se réguler par soi-même, tolérer les frustrations, contrôler les réactions et le langage émotionnel. Même Bertrand Russell dans son chapitre sur l’éducation pense que “ ce serait trop difficile de penser qu’on peut atteindre le contrôle de l’attention par le seul moyen de la volonté”. Une force majeure qui nous guide et nous apprend à rester calme, respecter les autres est nécessaire, même si des fois elle le fait avec des méthodes compétitives, qui stimulent et sont facilement compris. La méthode de Giota se base sur l’utilisation de règles positives, comme à Latitudes! (Par exemple: “sois gentil”, “ne soit pas violent”, “partage les jeux”).

Ce qu’elle leur propose sont des activités précises qui leur permettent d’apprendre comment tenir le crayons dans la main, colorier dans les espaces afin de s’habituer à faire des traits linéaires, reconnaitres les similitudes, les formes géométriques. Ils apprennent également à compter, les jours de la semaine, les couleurs, les saisons, les formules de politesse en grec et anglais. De mon point de vue, les interactions pourraient être plus coopératives, afin de développer l’aide mutuelle et la solidarité. Mais cela n’est pas facile à appliquer car la communication est très limitée, avec eux et entre eux. J’ai essayé, mais avec peu de  succès.  

Par contre, je n’ai pas pu m’empêcher de faire remarquer une chose à Giota : les indices des caractéristiques de genre qu’elle leur transmettait. J’ai remarqué que souvent elle donne le puzzle de Spiderman aux garçons et celui de la Princesse aux filles, elle fait la même chose avec les couleurs des papiers et des stickers qu’elle leur donne à la fin du cours (s’ils ont été “bon élèves”). Dans l’échange qu’on a eu, elle m’a dit qu’une des raisons était la peur des retours des parents …”s’ils voient leur fils rentrer avec le sticker d’une princesse rose, ensuite ils ne veulent plus l’envoyer à ‘l’école. Or, pour nous l’objectif principale est celui-ci”.

Et voici un autre preuve de la complexité des priorités qu’on peut rencontrer dans tous les contextes. Je reste dans l’idée qu’il faut rester intègre et tenter les voies du changement où que l’on soit, quoi que l’on fasse, et avec tout le monde. Donc si je pense qu’une des causes des inégalités de sexe est la présence de stéréotypes de genre, je fais de mon mieux pour empêcher leurs reproductions, dans n’importe quel contexte.  Mais pendant cette expérience je me retrouve souvent à mettre la question des priorités en cause…ou à la questionner n’arrivant pas forcément à une solution. Un autre grand dilemme qui me prend la tête est celui du respect de l’environnement du camp par exemple : les déchets, les méthodes utilisées, quelles idées nouvelles à proposer…  mais cela sera présenté et traité dans un prochain chapitre!

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