Histoires de vie

23 octobre

La fin de mon séjour ici se rapproche et je commence à y penser…je programme un peu mon balkan trip, en essayant de comprendre comment rejoindre Belgrade..pas facile de me retrouver dans les sites de train et bus qui souvent sont en grec ou serbe.  Je pense aller passer une nuit à Thessalonique et ensuite prendre le bus de nuit. On verra. Mais ce qui sera dur je pense ce sera vendredi, le moment de dire au revoir à tou-te-s. Lors de la fête d’au revoir de Neils (bénévole anglais) qui a eu lieu la semaine dernière chez nous, j’ai eu l’idée de proposer une fête directement dans le camp. Cela aurait eu plus de sens, pour être avec tout le monde. Et parce que je suis très triste à l’idée de ne plus revoir les résidents, avec qui j’ai partagé tellement de choses et avec qui maintenant je me sens à l’aise et dont je perçois la confiance.

Au début je passais ma pause seule, pour respirer, en lisant un livre ou en en écoutant un (j’ai fini celui sur Erodoto et j’ai commencé l’écoute de l’Odyssée que je conseille vivement !!).

Mais maintenant je ne passe pas une minute seule, où que j’aille je retrouve un visage ami. Un regard, une poignée de main, un sourire, un “salam! Kifek?- how are you today” suffisent des fois comme interaction. Chaque rencontre me donne un quelque chose de fort, me fait ressentir un mix d’émotions inoubliables. Si je croise les gamins que j’ai à la maternelle, ils me sautent dans les bras, ils crient mon prénom (avant c’était un impersonnel “my friend, my friend!) … je joue un peu avec eux, je me présente aux frères et sœurs qui des fois parlent un peu d’anglais ou essayent de dire quelque chose en grec, espagnol ou italien, langues apprises dans les camps des îles où ils étaient avant.  Avec certaines familles une relation de confiance s’est établie. Quand je vais chercher les enfants pour les amener à l’école, ils m’invitent chez eux, m’offrent toute sorte de nourriture (j’ai goûté aujourd’hui un fromage fait maison trop trop bon, “mostu” par les Syriens). Malheureusement je ne peux pas trop m’arrêter car je dois retourner aider Giota avec les enfants qui sont de plus en plus nombreux!

Mais chaque jour avant de laisser le camp j’ai une heure et demi que je passe à me balader, ou dans le café, ou falafel restaurant , ou chez quelqu’un. Et ces moments me laissent une sensation étrange, de rage, de positivité, négativité, joie et tristesse mélangées. Comment on peut accepter que des familles entières vivent dans ces conditions? Tous ensemble, assemblés dans la même chambre, sans intimité pour les parents, sans couloirs privés à traverser pour bouger un peu, sans meubles… cet après midi j’ai été reçue dans une caravane où vivent onze personnes : une famille avec 5 enfants , dont la mère a seulement 24 ans (!!) et la famille de sa soeur avec 2 enfants. Cela est insoutenable me disent-ils. Ensuite je suis allée rendre visite à une autre jeune mère d’un petit de 2 ans qui a un petit frère de 8 mois. Elle et son mari ont laissé la Syrie il y a deux ans et se sont mariés en Turquie. Leur rêve est de pouvoir être libres de voyager, visiter différents pays dans le monde et célébrer le mariage traditionnel dans chacun de ces pays. Son désir plus fort se serait de le faire en Inde. Je suis donc allée la voir pour lui montrer les photos de mon voyage en Rajasthan, je lui ai présenté les différents villes , les traits culturels… elle connaissait déjà beaucoup de choses grâce aux films de Bollywood qu’elle regarde à la télé de sa caravane dans le camp avec les sous titres en Arabe. J’ai passé un bon moment, même si ses deux petits n’ont pas arrêté de pleurer :ils font ça depuis deux jours, elle et son mari n’ont pas pu dormir les deux nuits précédentes. Elle m’explique que les possibilités de recevoir les documents pour aller dans un pays européen ne sont pas si concrètes , et qu’elle est fatiguée d’attendre. Ils ont commencé les démarches pour obtenir des faux passeports pour prendre l’avion, solutions qu’adoptent la majorité d’entre eux. Si la police les découvre ils retourneront dans un camp, ils n’ont pas grand-chose à perdre, seulement l’argent du billet d’avion. Celui du faux document, comme j’ai pu découvrir aussi par autres, n’est pas prélevé s’il ne passe pas. Elle me précise que pour elle c’est la seule solution, surtout après les résultats des élections en Autriche, à Prague, en Allemagne. Elle sait que les Européens deviennent de plus en plus contre les réfugié.e.s et elle a peur de devoir rentrer dans son pays en guerre.

Je réagis en disant “I’m sorry, from all the européan people. It s à shame, I’m really sorry” et je pars triste et énervée contre l’humanité. 

26 octobre

J’ai décidé de repousser à mardi mon départ pour plusieurs raisons: car les activités dans le camps de Oinofyta ne s’arrêtent pas la semaine prochaine comme prévu, donc il y a besoin d’un coup de main supplémentaire, Giota l’insegnante est malade demain aussi et donc c’ est a moi de gérer la maternelle toute seule (pour la troisième fois cette semaine!) et je n’ aurai pas le temps de dire au revoir à toutes les familles pendant mes tours pour chercher les enfants..ensuite car dire au revoir c’est dur et je ne me sens pas prête..mais surtout car j’ai envie de revoir les deux mineurs kurdes iraquians auxquels j’étais vraiment attachée..mais qui ont laissé le camp avec toutes les affaires hier matin. J’ai pensé à eux toute la nuit, je suis arrivée au camp avec la seule idée de contrôler s’ils étaient de retour..mais non. Personne ne les a vu partir, moi seulement. J’étais dans l’école, j’ai regardé à la fenêtre et je les ai aperçu en train de sortir. J’ai fait vite pour les rejoindre, mais ils étaient déjà loin et je n’ai pas insisté. Je me sens coupable, ce sont encore des gamins, ils ne parlent pas anglais et ils n’ont pas d’argent sur eux. Je suis dégoûtée. Hier il pleuvait tellement, je n’ai aucune idée d’où ils peuvent être. Ils ont peut être essayé de rejoindre la frontière?La police va les ramener ici? J’ai envie de les attendre. Mais je sais aussi qu’une sortie du genre peut avoir fait du bien car ils se plaignaient tout le temps de leur condition dans le camp..

J’ai encore passé une heure dans le falafel restaurant aujourd’hui et j’ai pu avoir des très belles conversation avec un kurde de 31 ans qui rêve d’aller au Brésil et travailler ce qui suffit pour nourrir sa famille et qui déteste l’argent car il amène à la guerre. Ensuite j’ai entamé une conversation avec un jeune syrien, qui rêve de continuer l’Université de pharmacie et qui sera relogé en Irlande, bientôt. On a parlé de frontières, des caractères de gens, du problème des gouvernements, de la difficulté à faire comprendre aux parents les clés d’une bonne éducation. Un autre m’a montré des vidéos d’un média kurde avec des scènes d’attaque aux armes à feu chez lui, et des vidéos “drôles” de soldats américains et israéliens qui se faisaient mal à eux même en utilisant flingues ou autres instruments de guerre. Et encore des scènes de guerres pas loin de leurs maisons …. impressionnant. Une réalité très loin de la nôtre…

Pourquoi le racisme ne peut qu’augmenter

Mercredi 18 octobre

La fumée de la cigarette est beaucoup plus tolérée ici en Grèce qu’en Europe Occidentale. Une preuve ? Hier soir le dentiste que j’ai consulté à cause d’une douleur lancinante depuis quelque jour, m’a reçu dans son bureau en fumant une cigarette et en sirotant son espresso freddo ! Ahahah… j’ai l’impression de faire une étude anthropologique sur les dentistes du monde entier, parce que j’ai été amenée à y aller en Argentine et en Espagne aussi ! Bref … la visite s’est bien passée. Le dentiste était marrant et très intéressé par mes récits sur le camp de réfugié. Ici les gens des villes et villages sont tous au courant de l’existence du camp de Ritsona et Oinofyta : au début quelques personnes y allaient, amenaient des objets de première nécessités … tandis que maintenant ils laissent les ONG agir … comme pour “normaliser” son existence, je dirais.

C’est vraie que quand on arrive soudain dans une nouvelle réalité, on a du mal à tout de suite capter les différentes étapes qui ont mené à cette situation : jusqu’à aujourd’hui, j’ai eu plus tendance à m’intéresser au présent et au futur du camp qu’à son passé. Mais le retour de vacances d’Emma, personne référente du camp de Ritsona pour I AM YOU, m’a permis d’avoir accès à des informations très intéressantes ! Emma est une fille suédoise de mon âge très très dynamique, passionnée par ce qu’elle fait et attentive à l’autre. Hier nous avons fait le trajet en voiture ensemble : je l’ai donc bombardée de questions mais aussi de récits et d’observations personnelles… et le fait de me confronter à l’expérience d’une salariée m’a beaucoup soulagée et aidée! Par exemple je l’ai questionnée sur l’absence d’une assemblée générale des résidents avec (ou sans) les ONG… de quel type de moyens disposent-ils pour s’exprimer, pour prendre part aux organes de décisions, d’organisation ? “ça fonctionne avec une communication informelle” me répond-elle, et en plus il faut tenir compte de la difficulté d’impliquer quelqu’un qui prévoit de partir le lendemain. Avant c’etait différents: à l’époque de la création du camps, les résidents n’étaient pas du tout satisfaits de leur condition de vie. Il n’y avait que des tentes dans un seul espace entre serpents et scorpions, sans cuisine, leurs repas étaient préparés par les militaires, il n’y avait pas d’activité proposée, ni de structure de première nécessité. Ils ont même fait une grève de la faim pendant quelque jours, afin de manifester contre la fermeture des frontières. Les gens qui étaient mécontents sont maintenant plus calmes, comme un peu résignés… et ça fait mal de réaliser ça. Mais alors, pourquoi ne pas créer avec eux des espaces d’échanges et de rencontre, où on parle et on découvre des choses sur les pays européens mais aussi sur leurs pays d’origine ? Ca serait l’occasion de donner plus de clés de compréhension aux volontaires qui travaillent avec eux et d’impliquer les résidents dans la vie de la communauté. Le camp est comme une porte d’entrée à autres pays d’Europe. J’explique ma vision à Emma : l’importance de l’intégration, de la compréhension de la culture, des traditions, de la politique, de la géographie mais aussi et surtout des lois et droits. Il est essentiel de savoir ce qu’on peut ou on ne peut pas faire dans un nouveau pays, mais il y a parfois des incompatibilités entre les lois des pays qui accueillent et les traditions des réfugiés. Pour donner un exemple qu’Emma m’a raconté : un homme afghan arrivé en Suède demande le rapprochement familial de ses deux femmes. Mais attention, il ne peut pas les faire venir toutes les deux, il doit choisir ! Choisir, pense-t-il ?! Une est malade, il ne pourrait pas l’abandonner, et la deuxième peut lui donner des enfants, alors première ne le peut pas… comment faire dans ce cas-là?  Avec Emma nous avons eu beaucoup d’échanges aussi au niveau plus global sur la situation des réfugiés : y a-t-il une solution ? Quand les gouvernements commenceront-ils à agir dans l’intérêt des plus démunis ?

Son expérience des camps de réfugiés a débutée à Igoumenitsa : camps qui s’est formé aux portes de la Macédoine au moment de la fermeture des frontières en mai 2015. En trois mois il y a eu 15 000 personnes, qui attendaient la réouverture. On lui répétait à longueur de journée : “Emma, j’ai entendu qu’aujourd’hui ils re-ouvrent la frontière” ou encore “Est-il vraie qu’Angela Merkel vient en visite ici aujourd’hui?”. Elle dit que la situation s’est améliorée maintenant, mais elle est loin d’être résolue… et il y a encore beaucoup de désespoir, même s’ils est parfois différents : il y a aujourd’hui une conscience du danger des partis d’extrême droite en Europe, en Allemagne, Pologne, Italie, Grèce…

À mon avis, actuellement, le racisme ne peut qu’augmenter si on considère que personne ne nous explique quelles sont les différences entre nous tous, dans les différents domaines de la vie quotidienne. Par exemple si notre enfant est frappé à l’école par son camarade afghan on pourrait généraliser ce comportement violent à tous les afghans, sans nous demander pourquoi et comment ils réagissent comme ça. Quel rôle a peut avoir l’habitude par exemple, ou le comportement des proches, dans le village… à quel niveau le trajet pour venir ici ou encore le temps passé dans un nouveau camps de réfugiés peut jouer sur le comportement des individus. 

Cela concerne également la relation que les résidents du camps ont aux déchets et à l’environnement qui les entoure…  à certains endroits, le camps est jonché de mégots, bouteilles en plastique, sacs, papiers, canettes, beaucoup de choses par terre, en face des maisons, dans les rues, dans les champs aux alentours. Comment agir pour leur faire comprendre que respecter l’environnement dans lequel on vit, choisi ou non, apprécié ou non, c’est important ? Les volontaires des ONG pourraient déjà être un exemple : pas pour “faire la morale” mais leur montrer comment ça se passe dans nos pays : ne pas jeter les cigarettes par terre, recueillir les déchets, reprendre un gamin quand il se jette par terre … Est-ce-que des affiches avec la durée de vie des déchets pourrait être utile?  Des équipes de volontaires de la croix rouge font le tour du camp pour recueillir les déchets assez régulièrement, mais il y a beaucoup d’actions pour “guérir” et peu pour “prévenir” (à part des conseils attachés aux portes des iso boxes). C’est quand même très délicat de leur “apprendre” le respect dans un système qui ne les respecte pas !

Au delà des réflexions plus globales, ma mission concrète avec les enfants se passe plutôt bien ! Je commence vraiment à m’attacher à eux. J’ai la possibilité tous les jours d’observer des choses incroyables : par exemples leur tendance à ouvrir leur livre de droite à gauche…

Je me suis attachée aussi à deux mineurs kurdes de 15 ans, les deux qui m’avaient aidé à cuisiner les pâtes. Leur anglais est très rudimentaire mais on passe de bons moments ensemble et ils m’aident tous les jours à terminer le puzzle que les enfants n’ont pas fini. Je voudrais faire quelque chose pour eux, ils sont complètement seuls et dans le camps ils galèrent car les autres jeunes parlent arabe et les volontaires aussi, mais pas kurde. Ils ne savent pas où aller, et ils ont des difficultés à s’intégrer. Je les imagine dans un pays comme l’Allemagne, ou la France, et j’ai du mal à être positive sur leur avenir.

The SAFE ZONE des mineurs non accompagnés

Vendredi 13 octobre

Le matin la maison se réveille toujours très tôt..ce qui me donne le temps d’aller me balader, lire, ou regarder le soleil se lever. Ce matin on a dû s’arrêter au supermarché pour acheter des pâtes italiennes (Barilla) et du parmesan : je me suis proposée de les cuisiner avec Aris, le chef de la Croix Rouge en charge des repas de la “safe zone”. Dans 10 caravanes, celles des ONG et celles des autres résidents, logent 15 mineurs non accompagnés d’origines confondues (Egypte, Irak, Syrie, Turquie, Kurdistan), que des garçons entre 13 et 17 ans.  Passant tous les jours par là, les récits d’ Aris sur les difficultés relationnelles que rencontrent les travailleurs sociaux avec eux, les récits horribles de ce qu’ont vécus ces adolescents, le manque d’activités proposées aux mineurs, les conflits …tout cela m’a  poussé à chercher un moyen pour rentrer en contact avec eux.

  

Quand je les ai vu prendre avec dégoût les pâtes toutes ramollies de la cuisine, sans dire un mot de remerciements et sans avoir aidé à cuisiner…j’ai proposé un atelier  “vera pasta italiana” 🙂  Deux jeunes kurdes- irakiens nouvellement arrivés du camp de l’ile de Moria , avec un timide anglais se rapprochent et m’aident à mélanger la sauce. C’est déjà un premier objectif atteint. Ils ne mangent pas tous ensemble, mais ils emportent leur assiette à la fenêtre de la cuisine et mangent chacun de leur côté, souvent tard quand ils se réveillent l’après-midi .

Dans cette “Safe Zone” Aris m’explique que le plus grand problème du moment sont des pilules très bizarres que les jeunes achètent à Athènes, pas chères (10 cent l’une) et qui défoncent en faisant beaucoup dormir. La drogue est un thème assez compliqué à gérer pour tous les mineurs non accompagnés en Grèce et leurs assistants sociaux . Il y en a un qui est devenu très bizarre depuis quelques jours… 

J’essaie de comprendre à quel point ce doit être difficile pour eux d’être dans cette situation d’attente et d’isolement…et de l’autre côté, comment empêcher cette consommation sans passer par le système pénal auquel on est habitué dans notre société… Les résidents sont gérés par une réglementation spéciales due à leur statut “d’attente” et la police rentre rarement dans le camp. Cela pourrait être un terrain d’expérimentation pour tenter d’autres pratiques que le méthodes habituelles !

Leur vie d’ado est aussi bien loin de notre normalité. Par exemple, ils ne peuvent même pas draguer les filles du camp, car soit elles sont mariées soit ce serait un danger de se faire voir de la famille ! La ville est éloignée, ils sortent rarement du camp… de temps en temps il y en a un qui part à l’aventure, puis il revient. Un entre eux par exemple m’a raconté qu’il avait  essayé de traverser les Balkans: il a marché jusqu’à la frontière avec la Serbie (où il a été arrêté) avec un ami à lui. Ils avaient tellement faim que pendant la marche ils ont tué un sanglier pour le manger… ils avaient 16 ans.

Samedi 14 octobre

Hier soir nous avons eu une réunion de toute l’équipe (une quinzaine de personnes entre  salariés et bénévoles) dans un bar de Chalkida. À l’ordre du jour: le développement de l’ONG – Quelles directions? Quelles personnes sont potentiellement intéressées pour participer à la construction des stratégies? Une occasion donc d’alimenter l’esprit d’équipe, l’implication et chacun.e … mais surtout soulager la directrice qui sent porter trop de choses sur son dos. Tout cela accompagné par un coucher de soleil magnifique sur la mer juste à côté de notre table. Cela m’est apparu tellement similaire à certaines réunions de Latitudes, mais par contre dans un style un peu plus frontal et peu participatif. J’espère réussir à partager des outils, mais je dois encore comprendre jusqu’à quel point j’ai envie de m’investir. Le temps de cette réunion m’a permis d’éclaircir certaines réflexions que j’avais entamées dans ma tête sur le fonctionnement interne de la structure, une sorte de déformation professionnelle suite au travail de développement de Latitudes et de son projet associatif mené dans les deux dernières années à Avignon. Cette fois, en me trouvant du côté bénévole, j’ai pu remarquer l’importance de la transparence du fonctionnement de la structure et des rôles de chacun.e : cela facilite l’indépendance du bénévole et clarifie ses champs d’actions et son degré de responsabilité (pour qui est intéressé à découvrir les outils mis en place par Latitudes je vous invite à jeter un coup d’oeil à la partie “gouvernance” de notre projet associatif : EN CLIQUANT ICI

J’ai également ressenti le besoin d’une évaluation “intermédiaire”, ou simplement un moment formel ou un “tout va bien?” de la part de l’équipe afin d’éviter les malentendus ou les frustrations. Ensuite au niveau de la relation avec les résidents, j’ai pu remarquer que la plupart des volontaires ne rentrent pas en contact avec eux au delà des pratiques réservées à leurs tâches. Cela est dû au manque de temps, au problème de la langue mais aussi je pense à la difficulté pour tenter le premier échange, “le premier pas” .

Établir un échange interculturel n’est pas évident pour tout le monde, surtout quand on connaît peu l’autre et qu’on se retrouve dans un terrain aussi incertain qu’un camp de réfugiés, où par exemple des ONG comme I AM YOU ont demandent à leur membres de ne pas avoir de conversations sur la géopolitique avec les résidents, afin d’éviter des embrouilles difficiles à gérer. Pour faciliter ça, chacun.e pourrait avoir une mission précise à accomplir, comme la réalisation d’un portrait de famille ou comprendre leurs habitudes alimentaires, vestimentaires, etc…. Une autre réflexion partagée a été celle d’impliquer les parents dans l’éducation de leurs enfants : organiser une réunion avec tous les parents de la maternelle afin de leur expliquer ce qu’on fait, pourquoi, afin qu’ils puissent y trouver un intérêt et envoyer eux même les enfants à  l’école sans que le bénévoles aient besoin d’aller les chercher ! Proposition à suivre …

A la fin de la réunion Katina nous a également expliqué que l’ONG se retrouve dans une situation économique un peu difficile car au debut quand les médias étaient concentrés sur la question des réfugiés en Grèce il y avait beaucoup de gens qui donnaient , mais aujourd’hui un peu moins. Bonne nouvelle: hier un américain a donné 50.000 dollars car il voulait aider les réfugiés ( plus de la moitié du budget annuel de Latitudes !!) . Élément qui va alimenter ma réflexion autour le monde des ONG, du travail d’urgence – médiatisé en comparaison avec celui de sensibilisation à long terme.

 

Un quotidien sans habitudes

Ce matin j’ai réussi à m’échapper de mes obligations avec les enfants pour assister George,le chercheur syrien qui analyse à Ritsona les conditions éducatives dans le camp pour comprendre quel impact ont les technologies dans la vie des enfants. Je l’ai accompagné faire un entretien avec une salarié de l’ONG norvégienne “Light House” qui travail avec les jeunes depuis un an. Ça a été intéressant de connaître sa démarche et aussi d’écouter les réponses de Anna,  qui a une bonne expérience et une vision critique et objective de la gestion éducative dans un camp de réfugiés. Ensuite j’ai passé ma pause à l’espace  café du camp, qui était rempli uniquement d’hommes regardant un match de foot (chacun sur son portable car l’ordi bougeait un peu): Syrie – Australia. Le reste du camp était animé exclusivement  par des femmes pendant deux heures! Dont une qui était en train de couper des morceaux de viandes avec ses mains, avec une nuage de mouches qui survolait à ses côtés !

 

 

 

 

 

         Une femme en train de cuisiner dans sa cuisine

Quand j’ai le temps de me balader librement  dans le camp, je me rend compte de comment il s’agit d’un véritable village :  

   sa rue principale avec le café, deux resto de falafel, le vendeur de cigarettes et tabac, le petit magasin de chips et de snacks, le terrain de foot, l’espace gym, les jeux pour enfants, la zone zen avec des bancs sous les arbres, le magasin de vêtement, la bibliothèque, l’école.

  Il s’agit d’un espace intéressant à étudier, car on peut y retrouver un mélange d’origines et d’âges, mais aussi de classes sociales. Davantage que dans les quartiers d’une ville comme Avignon par exemple. En appuyant la théorie de Bourdieu, le facteur plus décisif dans la reproduction de l’appartenance à une classe sociale est l’accès à l’éducation. Et dans ce camp je peux observer une vaste multitude de niveaux, en particulier entre les familles de mes élèves: certains ont des parents diplômés  de la fac,et d’autres ne savent pas lire ou écrire par exemple. Les résidents sont de pays différents et parfois même appartiennent à des parties opposées, par exemple des Kurdes de Syrie ou d’Irak  qui luttent contre l’armée arabe, dont peut être quelques représentants se trouvent dans le camp. Ou vice-versa, il peut y avoir des syriens qui n’avaient auparavant  jamais rencontré de Kurdes et qui se retrouvent ici, loin de leur pays, à partager les bancs d’école, jouets et règles de vie (imposés par des ONG scandinaves). Pour voir la carte des territoires kurdes, cliquer ICI

Même s’il y a parfois des tensions, il règne tout de même un esprit de communauté beaucoup plus fort que dans les lieux où j’ai vécu: les enfants entrent et sortent aisément de différentes caravanes, sont gardés par différentes mamans, jouent toute la journée avec d’autres enfants de tous âges. Je pense à la difficulté que peuvent avoir les résidents à vivre si proches les uns des autres, de jour comme de nuit: il y a toujours des bruits (de pas notamment), des enfants qui pleurent, des gens qui crient, de la musique… Pour moi cela est déjà très difficile dans une maison avec 5 colocs que je ne connais pas énormément! Moment personnel ouverture: je trouve de plus en plus difficile de loger dans la dream house car mes colocs crient et ne font pas trop attention aux uns  et aux autres, et la sonorisation des chambres est horrible! Mais je me répète que je suis ici pour créer et vivre les dynamiques du camp, et la socialisation avec l’équipe n’est pas la priorité.

La vue de la “Beach House”   

 Je suis toutefois en train de tisser de bons liens avec certain.e.s de l’équipe et ça m’arrive d’avoir des échanges intéressants. Comme hier soir où je me suis invitée à la beach house, pour connaître un peu plus les autres bénévoles et changer d’ambiance. Une d’entre elles, d’origine algérienne mais résidente en France, m’a raconté sa difficulté en France à trouver un travail en ayant le voile. C’était la première fois que quelqu’une me racontait si bien le fait qu’on peut se sentir avec deux personnalités différentes quand on nous obligent à changer une habitude (dans ce cas-ci enlever le hijab dans le lieu de travail). Cela est un compromis auquel il faut s’y tenir, un peu comme celui que j’ai accepté ne pas mettre de shorts ou de jupe dans le camp de réfugiés même s’il la température monte à 35 degrés. Cet échange me porte à me poser des questions sur la liberté individuelle. Dans quelle mesure il faut accepter qu’elle soit soumise par des règles sociales? 

Comment tout ça peut affecter la vie de chacun.e?

    Moi et le falafel man dans le Falafel Restaurant du camp! 

Même si mes journées sont rythmées par les cours, il y a toujours quelque chose d’intéressant et de nouveau qui m’est proposée. Cet après midi par exemple j’ai accompagné Giota à chercher des nouve-aux-elles élèves: en toquant de porte à porte, nous sommes allés à la rencontre de familles et avons donné les infos sur les horaires et les tranches d’âges  d’enfants pouvant joindre le preschool . Une mission assez longue et particulière pour deux personnes ne parlant ni l’arabe ni le kurde. Mais une trentaine de nouvelles familles ont rejoint le camp, et OIM tardant à nous donner les informations demandées, il fallait agir, d’une façon ou d’une autre. Cela a été pour moi une possibilité de rentrer dans l’intimité de certaines familles, d’observer de plus près la façon propre à chacun d’organiser l’espace interne et externe de sa caravane.

Une caravane personnalisée!

 

 

 

 

 

 

L’exterieur de la caravane d’une de mes eleves!

Le potager en face d’une caravane

La frontière de la langue est très handicapante: j’adorais pouvoir comprendre ce que les résidents disent, quand ils parlent entre eux, quand ils essaient de communiquer avec moi. Pour Asma, bénévole tunisienne de “i am you” , interprète arabe-anglais dans le programme d’aide aux soins des résidents, cela est possible. Quand je l’ai raccompagnée à la maison, elle m’a racontée l’échange qu’elle a eu  pendant deux heures avec une femme kurde syrienne seule dans le camp: elle a tenté de se rendre en avion en Allemagne avec un faux passeport. Pour son mari et son fils,cela a fonctionné, mais pour elle non. Elle se retrouve donc à attendre, tandis que son mari est dans la même ville mais pas dans le même logement que leur fils ( car déjà majeur et ils ont simplement décidé de le mettre là). Elle lui a dit qu’elle regrette d’être partie, d’avoir vendu la maison et avoir renoncé à tout. Il me faut maintenant un long bain chaud pour soulager mon âme et éloigner la tristesse qui rend mon coeur un peu trop lourd.

 Je peux vous laisser  quelques références de sites intéressants, qui donnent de bonnes info sur la situation des réfugiés dans  les pays d’accueil, avec également les comptes rendus des coordination meetings des ong: www.refugee.info. Pour ce concerne des données précis des flux des migrations en Grèce, Italie, Espagne et Bulgarie: https://data2.unhcr.org/en/documents/download/58880

Lors du premier semestre 2017 il y a une énorme différence: italie 83 000 tandis qu’en Grèce “seulement” 9000,  mais en 2016: en Italie pour le semestre janvier – juin  : 78 000 tandis qu’en Grèce 158 000 (http://data2.unhcr.org/en/situations/mediterranean/location/5179 ).

Voici également un article sur les évolutions du programme de relocation dont on entend si peu parler dans les médias, car il ne fait que réduire les places promis et les pays considérés “en situation de guerre et danger”, en permettant la déportation des migrants dans  leur pays d’origine, même s’il y a des bombes qui explosent au quotidien, comme l’Afghanistan https://data2.unhcr.org/en/documents/details/60076

Un dernier lien, en italien :https://data2.unhcr.org/en/documents/details/60337

  Certains residents ont transfo,e le terrain devant leur caravane et ils en prennent soin . Des enfants des fois entrent pour y jouer, ils observent les legumes quoi pussent et me disent leur noms en arabe ou kurde

 

L’éducation dans un lieux d’attente

Aujourd’hui et hier j’ai vécu des journées intenses dans le camp. Sûrement les plus riches en termes d’implication et de compréhension des enjeux, liés à l’éducation des enfants jusqu’à maintenant.  

Comme j’ai déjà anticipée, je suis en charge de la crèche, je passe donc ma matinée et une partie de l’après-midi avec les enfants de 2 à 5 ans. Mais hier Hugo, le volontaire espagnol est parti plus tôt que prévu car il a trouvé un super boulot à Barcelone. Il m’a donc proposé de m’occuper d’une de ses mission : les inscriptions des enfants à l’école grecque! Cela n’est pas une tâche simple, même s’il y a aujourd’hui une personne détachée du Ministère de l’Éducation et un superviseur de l’Académie de Chalkida qui s’en occupe également. Le processus est en différentes étapes : informer les parents de la possibilité (obligation) d’envoyer leur enfants à l’école grecque (pour les 6 – 18 ans) . Les inviter dans une caravane pour procéder à la prise des données : nom, prénom, numéro de l’ISO Box, date de naissance, langue parlée, années déjà passées à l’école, vaccinations faites et informations supplémentaires sur l’état de santé de l’enfant. La récolte de ces informations n’est pas évidente : souvent les papiers que les autorités ont délivrés aux résidents du camp ont des fautes ou des informations qui manquent. A l’aide de traducteurs d’arabe ou de kurde on arrive à remplir les nombreuses cases par chaque famille, et on remarque que les enfants n’ont souvent pas fréquentés trop l’école avant, sûrement pour des raisons dues au voyage et à la culture différente (pour les gypsys kurdes par exemple). L’étape suivante est celle de répartir les enfants dans les différentes écoles de la ville qui peuvent les accueillir : avec quel critère? C’était justement l’objectif de la réunion d’hier à laquelle j’ai participée, enthousiaste :  pas facile, mais excitant, faire coopérer 5 cerveaux d’une éducatrice italienne, une enseignante grecque, un chercheur syrien, un sociologue espagnol et un étudiant saoudien. Tous influencés par leur culture mais aussi par l’expérience et les croyances propres à chacun.e. Dans l’échange, pas structuré comme le “Latitudes style” mais quand même bienveillant, plusieures questions intéressantes ont émergées : combien d’enfant réfugiés faut-il mettre par classe, afin qu’ils ne se sentent pas isolées mais qu’en même temps puissent bien se mélanger? C’est mieux de répartir les frères et soeurs, amis et langues parlées ou l’effet de groupe pourra les rassurer?

Le superviseur des écoles nous a envoyé une demande : faire attention dans la répartition des religions et des “races”. Qu’est-ce que cela veut dire? Du moment que tous les pays des réfugiés accueillis sont musulmans … mais surtout … comment est-il possible qu’on parle encore de races? C’est moi qui ai souligné la question devant tout le monde, et pour ma plus grande surprise ça a été un étonnement pour les gens présents et également pour mes colocs, une fois l’épisode raconté à la maison. La plupart des anthropologues défend le fait que le concept de race n’existe pas, et par exemple dans la langue française ce terme ne peut plus être utilisé. C’est mieux d’utiliser les termes “éthnies” ou “population” que “race”, j’ai suggéré. George, le chercheur syrien résidant en UK depuis 6 ans, nous explique que pour les résidents du camp il ne faut pas s’alarmer car les différences sont minimes : les kurdes parlent tous arabe aussi, ils ont tous la même religion et le même aspect physique. Seuls les “gypsys” (Qurbāṭ ) , arrivés depuis peu dans le camp peuvent être plus facilement discriminés et cela arrive déjà dans ma classe de 4-5 ans.

Par contre, ce qui nous a paru important à prendre en compte ont été les années passées à l’école : le plus gros travail de la part des enseignantes sera de travailler sur le comportement des enfants à l’école. Les imaginer assis sur un banc de salle de classe et interagir avec des enfants grecs du même âge me paraît aujourd’hui très difficile. Les enfants qui vivent dans le camp ont une relation à l’autorité, à l’autre, à la violence, à l’écoute, à l’autonomie et à la concentration très différente à celle à laquelle j’ai été personnellement habituée, par exemple. Et je n’ai aucune idée de combien de temps va prendre la compréhension et l’assimilation de tous ces nouveaux codes. En plus, dans ce contexte il faut que l’on soit conscientes de la présence d’enfants “traumatisés” (terme latin qui signifie “subir un trou”) par leurs expériences passées ou présentes, et adapter notre comportement (ne pas forcer la main, les observer, ne pas obliger à faire quelque chose, limiter le contact physique).

Ce qui est sûr, c’est que le travail que Giota, la responsable de la crèche du camp, est essentiel : elle travaille essentiellement sur le comportement des enfants en utilisant une pédagogie assez rigide. Au début, encore “sous l’effet de Latitudes” , cela me semblait trop limitante pour la créativité et la sérénité des enfants. Mais après une semaine avec eux, suite à la lecture du document “Early childhood development- basic training” del ECIP (Early Care Interaction Program) et à la rencontre avec Giota, cet après-midi le travail effectué me paraît vital surtout dans une volonté de préparer l’enfant à l’école et en général aux codes de comportement auxquels les autres enfants ont été habitués. Est-il nécessaire de les habituer si jeunes aux codes?  N’est-ce pas une reproduction des schémas sociaux contre lequel je me bats? Ce sont des questions que bien sur je me pose… pour cela j’ai préféré prendre un peu de recul quant à ma vision par rapport aux premiers jours, et peut-être mon idée changera encore. Mais le but de Giota est aussi celui de permettre aux petits de se connaître mieux : apprendre à se réguler par soi-même, tolérer les frustrations, contrôler les réactions et le langage émotionnel. Même Bertrand Russell dans son chapitre sur l’éducation pense que “ ce serait trop difficile de penser qu’on peut atteindre le contrôle de l’attention par le seul moyen de la volonté”. Une force majeure qui nous guide et nous apprend à rester calme, respecter les autres est nécessaire, même si des fois elle le fait avec des méthodes compétitives, qui stimulent et sont facilement compris. La méthode de Giota se base sur l’utilisation de règles positives, comme à Latitudes! (Par exemple: “sois gentil”, “ne soit pas violent”, “partage les jeux”).

Ce qu’elle leur propose sont des activités précises qui leur permettent d’apprendre comment tenir le crayons dans la main, colorier dans les espaces afin de s’habituer à faire des traits linéaires, reconnaitres les similitudes, les formes géométriques. Ils apprennent également à compter, les jours de la semaine, les couleurs, les saisons, les formules de politesse en grec et anglais. De mon point de vue, les interactions pourraient être plus coopératives, afin de développer l’aide mutuelle et la solidarité. Mais cela n’est pas facile à appliquer car la communication est très limitée, avec eux et entre eux. J’ai essayé, mais avec peu de  succès.  

Par contre, je n’ai pas pu m’empêcher de faire remarquer une chose à Giota : les indices des caractéristiques de genre qu’elle leur transmettait. J’ai remarqué que souvent elle donne le puzzle de Spiderman aux garçons et celui de la Princesse aux filles, elle fait la même chose avec les couleurs des papiers et des stickers qu’elle leur donne à la fin du cours (s’ils ont été “bon élèves”). Dans l’échange qu’on a eu, elle m’a dit qu’une des raisons était la peur des retours des parents …”s’ils voient leur fils rentrer avec le sticker d’une princesse rose, ensuite ils ne veulent plus l’envoyer à ‘l’école. Or, pour nous l’objectif principale est celui-ci”.

Et voici un autre preuve de la complexité des priorités qu’on peut rencontrer dans tous les contextes. Je reste dans l’idée qu’il faut rester intègre et tenter les voies du changement où que l’on soit, quoi que l’on fasse, et avec tout le monde. Donc si je pense qu’une des causes des inégalités de sexe est la présence de stéréotypes de genre, je fais de mon mieux pour empêcher leurs reproductions, dans n’importe quel contexte.  Mais pendant cette expérience je me retrouve souvent à mettre la question des priorités en cause…ou à la questionner n’arrivant pas forcément à une solution. Un autre grand dilemme qui me prend la tête est celui du respect de l’environnement du camp par exemple : les déchets, les méthodes utilisées, quelles idées nouvelles à proposer…  mais cela sera présenté et traité dans un prochain chapitre!