Pourquoi le racisme ne peut qu’augmenter

Mercredi 18 octobre

La fumée de la cigarette est beaucoup plus tolérée ici en Grèce qu’en Europe Occidentale. Une preuve ? Hier soir le dentiste que j’ai consulté à cause d’une douleur lancinante depuis quelque jour, m’a reçu dans son bureau en fumant une cigarette et en sirotant son espresso freddo ! Ahahah… j’ai l’impression de faire une étude anthropologique sur les dentistes du monde entier, parce que j’ai été amenée à y aller en Argentine et en Espagne aussi ! Bref … la visite s’est bien passée. Le dentiste était marrant et très intéressé par mes récits sur le camp de réfugié. Ici les gens des villes et villages sont tous au courant de l’existence du camp de Ritsona et Oinofyta : au début quelques personnes y allaient, amenaient des objets de première nécessités … tandis que maintenant ils laissent les ONG agir … comme pour “normaliser” son existence, je dirais.

C’est vraie que quand on arrive soudain dans une nouvelle réalité, on a du mal à tout de suite capter les différentes étapes qui ont mené à cette situation : jusqu’à aujourd’hui, j’ai eu plus tendance à m’intéresser au présent et au futur du camp qu’à son passé. Mais le retour de vacances d’Emma, personne référente du camp de Ritsona pour I AM YOU, m’a permis d’avoir accès à des informations très intéressantes ! Emma est une fille suédoise de mon âge très très dynamique, passionnée par ce qu’elle fait et attentive à l’autre. Hier nous avons fait le trajet en voiture ensemble : je l’ai donc bombardée de questions mais aussi de récits et d’observations personnelles… et le fait de me confronter à l’expérience d’une salariée m’a beaucoup soulagée et aidée! Par exemple je l’ai questionnée sur l’absence d’une assemblée générale des résidents avec (ou sans) les ONG… de quel type de moyens disposent-ils pour s’exprimer, pour prendre part aux organes de décisions, d’organisation ? “ça fonctionne avec une communication informelle” me répond-elle, et en plus il faut tenir compte de la difficulté d’impliquer quelqu’un qui prévoit de partir le lendemain. Avant c’etait différents: à l’époque de la création du camps, les résidents n’étaient pas du tout satisfaits de leur condition de vie. Il n’y avait que des tentes dans un seul espace entre serpents et scorpions, sans cuisine, leurs repas étaient préparés par les militaires, il n’y avait pas d’activité proposée, ni de structure de première nécessité. Ils ont même fait une grève de la faim pendant quelque jours, afin de manifester contre la fermeture des frontières. Les gens qui étaient mécontents sont maintenant plus calmes, comme un peu résignés… et ça fait mal de réaliser ça. Mais alors, pourquoi ne pas créer avec eux des espaces d’échanges et de rencontre, où on parle et on découvre des choses sur les pays européens mais aussi sur leurs pays d’origine ? Ca serait l’occasion de donner plus de clés de compréhension aux volontaires qui travaillent avec eux et d’impliquer les résidents dans la vie de la communauté. Le camp est comme une porte d’entrée à autres pays d’Europe. J’explique ma vision à Emma : l’importance de l’intégration, de la compréhension de la culture, des traditions, de la politique, de la géographie mais aussi et surtout des lois et droits. Il est essentiel de savoir ce qu’on peut ou on ne peut pas faire dans un nouveau pays, mais il y a parfois des incompatibilités entre les lois des pays qui accueillent et les traditions des réfugiés. Pour donner un exemple qu’Emma m’a raconté : un homme afghan arrivé en Suède demande le rapprochement familial de ses deux femmes. Mais attention, il ne peut pas les faire venir toutes les deux, il doit choisir ! Choisir, pense-t-il ?! Une est malade, il ne pourrait pas l’abandonner, et la deuxième peut lui donner des enfants, alors première ne le peut pas… comment faire dans ce cas-là?  Avec Emma nous avons eu beaucoup d’échanges aussi au niveau plus global sur la situation des réfugiés : y a-t-il une solution ? Quand les gouvernements commenceront-ils à agir dans l’intérêt des plus démunis ?

Son expérience des camps de réfugiés a débutée à Igoumenitsa : camps qui s’est formé aux portes de la Macédoine au moment de la fermeture des frontières en mai 2015. En trois mois il y a eu 15 000 personnes, qui attendaient la réouverture. On lui répétait à longueur de journée : “Emma, j’ai entendu qu’aujourd’hui ils re-ouvrent la frontière” ou encore “Est-il vraie qu’Angela Merkel vient en visite ici aujourd’hui?”. Elle dit que la situation s’est améliorée maintenant, mais elle est loin d’être résolue… et il y a encore beaucoup de désespoir, même s’ils est parfois différents : il y a aujourd’hui une conscience du danger des partis d’extrême droite en Europe, en Allemagne, Pologne, Italie, Grèce…

À mon avis, actuellement, le racisme ne peut qu’augmenter si on considère que personne ne nous explique quelles sont les différences entre nous tous, dans les différents domaines de la vie quotidienne. Par exemple si notre enfant est frappé à l’école par son camarade afghan on pourrait généraliser ce comportement violent à tous les afghans, sans nous demander pourquoi et comment ils réagissent comme ça. Quel rôle a peut avoir l’habitude par exemple, ou le comportement des proches, dans le village… à quel niveau le trajet pour venir ici ou encore le temps passé dans un nouveau camps de réfugiés peut jouer sur le comportement des individus. 

Cela concerne également la relation que les résidents du camps ont aux déchets et à l’environnement qui les entoure…  à certains endroits, le camps est jonché de mégots, bouteilles en plastique, sacs, papiers, canettes, beaucoup de choses par terre, en face des maisons, dans les rues, dans les champs aux alentours. Comment agir pour leur faire comprendre que respecter l’environnement dans lequel on vit, choisi ou non, apprécié ou non, c’est important ? Les volontaires des ONG pourraient déjà être un exemple : pas pour “faire la morale” mais leur montrer comment ça se passe dans nos pays : ne pas jeter les cigarettes par terre, recueillir les déchets, reprendre un gamin quand il se jette par terre … Est-ce-que des affiches avec la durée de vie des déchets pourrait être utile?  Des équipes de volontaires de la croix rouge font le tour du camp pour recueillir les déchets assez régulièrement, mais il y a beaucoup d’actions pour “guérir” et peu pour “prévenir” (à part des conseils attachés aux portes des iso boxes). C’est quand même très délicat de leur “apprendre” le respect dans un système qui ne les respecte pas !

Au delà des réflexions plus globales, ma mission concrète avec les enfants se passe plutôt bien ! Je commence vraiment à m’attacher à eux. J’ai la possibilité tous les jours d’observer des choses incroyables : par exemples leur tendance à ouvrir leur livre de droite à gauche…

Je me suis attachée aussi à deux mineurs kurdes de 15 ans, les deux qui m’avaient aidé à cuisiner les pâtes. Leur anglais est très rudimentaire mais on passe de bons moments ensemble et ils m’aident tous les jours à terminer le puzzle que les enfants n’ont pas fini. Je voudrais faire quelque chose pour eux, ils sont complètement seuls et dans le camps ils galèrent car les autres jeunes parlent arabe et les volontaires aussi, mais pas kurde. Ils ne savent pas où aller, et ils ont des difficultés à s’intégrer. Je les imagine dans un pays comme l’Allemagne, ou la France, et j’ai du mal à être positive sur leur avenir.

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